dimanche 20 septembre 2015

Prof en tabarnak

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Un texte de Rabii Rammal paru dans La Presse +, édition du 20 septembre 2015, Pause pour lui, écran 5 !


J’aime la langue française plus que la démocratie. Dernièrement, les sacres ont mon attention. Pour être précis : « crisse », « câlisse » et « tabarnak ». Encore plus précis, quand on les déguise en verbes du troisième groupe et qu’on les conjugue avec l’auxiliaire être.
Une sauce bien de chez nous pour relever le fade verbe « s’en foutre ». Trois déclinaisons : « je m’en crisse », « je m’en câlisse » et « je m’en tabarnake ».
Il y a une gradation : « je m’en crisse » est le concis du groupe, une syllabe à « crisse ». Non seulement tu t’en fous, mais tu t’en fous presque de t’en foutre : tu te fous un peu d’affirmer ou pas que tu t’en fous.
C’est presque une corvée : « je m’en crisse » est souvent à peine ébruité. Paresseux, il compte parfois sur un soupir ou une expiration pour le transporter. C’est à se demander si on lâche ou si on relâche le « je m’en crisse ».
Je penche du côté de relâche. En majeure partie parce que « je m’en crisse » sera souvent précédé d’onomatopées telles « bah » ou encore « hoff ». Et ces onomatopées peuvent seulement être ébruitées en expirant.
Elles marquent la fin, un abaissement du niveau d’énergie. Le contraire d’un crescendo. Par exemple, Martin Luther King n’aurait pas pu entamer son discours en disant : « Bah, I have a dream ».
De plus, après avoir expiré « bah » ou « hoff », t’es presque au bout de ton souffle. Reste plus vraiment d’air dans tes poumons. Et tu ne vas pas entamer une inspiration complète pour le négligeable « je m’en crisse » qu’il te reste à ébruiter, alors ce dernier ne provient pas du diaphragme ; ta gorge est fermée.
« Je m’en câlisse. » Le pas trop méchant. L’enfant du milieu. Le premier à s’être acheté des Crocs. On ajoute une syllabe : un effort supplémentaire pour souligner ton détachement. Plus difficile de mâcher « je m’en câlisse ».
« Je m’en câlisse » commence à y aller en rinforzando. Le « isse » de la fin hisse l’intonation. Il se conclut par ta langue qui vient chatouiller l’intérieur de ton palais, juste au-dessus des incisives centrales.
Tu es peut-être en train d’essayer. Si c’est le cas, probablement que tu chuchotes. Il ne faut pas : ça atténue l’effet. Essaie à volume normal. Si quelqu’un chez toi te trouve bizarre, tu lui expliqueras.
Aussi, juste au cas, à volume normal – pas en chuchotant – tu devrais sentir tes cordes vocales vibrer. Là est toute la différence : cordes vocales à off, chuchotement. Vibration : t’es prêt pour une commande à l’auto.
Le dernier : « je m’en tabarnake ».
Un « je m’en tabarnake » bien senti, si son utilisation est appropriée, part du périnée, monte vers l’estomac et aboutit à la tête. Si ce n’est pas le cas, il est fort possible que l’utilisation du « je m’en tabarnake » soit démesurée : que « je m’en crisse » ou « je m’en câlisse » aient fait l’affaire.
Côté respiration, on n’expulse jamais un « je m’en tabarnake » à bout de souffle ou en soupirant, comme avec « je m’en crisse ». Essaie, ça ne fonctionne pas. Ce n’est pas naturel.
Pour être en mesure d’extérioriser un « je m’en tabarnake » digne de ce nom, l’émetteur aura tout avantage à longuement inspirer et à utiliser son expiration pour projeter son mécontentement.
Lorsque quelqu’un s’en tabarnake, il est obligatoirement lui-même en tabarnak. Ce qui n’est absolument pas le cas de ses confrères à impact moindre : on n’est jamais en crisse lorsqu’on s’en crisse. De la même manière que l’on est rarement en câlisse lorsqu’on s’en câlisse.

« Je m’en tabarnake» n’est pas qu’une brochette de mots. « Je m’en tabarnake » est un état.

Et tu peux deviner lorsque quelqu’un est en tabarnak avant même que cette personne n’affirme être en tabarnak.

Lorsqu’on est en tabarnak, on est radioactif. Les gens autour de nous chuchotent, sans faire vibrer leurs cordes vocales : « ouin, y’a vraiment l’air en tabarnak aujourd’hui ».

Certaines personnes en tabarnak le montrent à qui veut bien voir. Ils rougissent, ils frappent des choses, ils crient.

D’autres ont plus de classe, comme les profs. Sans vouloir faire de mauvais jeu de mots.

Je ne peux pas m’imaginer comment ça me mettrait en tabarnak de voir un enfant regarder par la fenêtre ses amis s’amuser dans les jeux gonflables et manger de la barbe à papa parce que eux, leurs parents avaient les 27 $ pour l’activité.

Pas de la fiction : école Saint-Marc de Rosemont. Fait même pas deux semaines. Une autre aberration de notre société.

Cela dit, si j’étais au gouvernement, jamais je ne craindrais les actions d’un prof en tabarnak, parce que la plupart d’entre eux travaillent par passion. Ils vont probablement toujours finir par plier, parce que tout ce qu’ils veulent, au final, c’est de transmettre des connaissances et avoir un impact positif sur un enfant.

Il est facile de faire plier quelqu’un qui œuvre par passion. Par mission. Comme c’est facile de te faire plier quand t’es en amour.

Leurs « autres tâches connexes » : trop. Leur salaire : une joke. Si les enseignants étaient des gens d’affaires, le gouvernement serait à genoux.
Les gens d’affaires voient le prix d’une chose avant de voir sa valeur.

Les enseignants ne sont pas des gens d’affaires. Malheureusement pour eux et heureusement pour nous.

Les enseignants voient la valeur de l’éducation avant son prix. Beaucoup d’entre eux enseigneraient dans leur propre sous-sol pour pas plus que de quoi manger, même s’ils sont en tabarnak.

En tabarnak qu’on se câlisse d’eux et qu’on se crisse de leurs élèves.

La misère aime la compagnie. La colère aussi. Les profs, on est tout aussi en crisse que vous.

Que dis-je, on est tout aussi en tabarnak.

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