samedi 6 décembre 2008

6 décembre, je me souviens

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Je me souviens, ce soir-là, je soupais avec des amis. Nous avons entendu la nouvelle. Nous n'avons pas mangé, nous sommes restés incrédules et silencieux devant le téléviseur. Il faisait tellement noir.

Michel, mon meilleur ami, a téléphoné.

- Vous avez vu ?

- Nous regardons. Késsé ça ? C'est fou, ça ne se peut pas.

- C'est ma salle de cours.

Je me souviens, le lendemain, il y avait un examen.
Plusieurs ont pleuré pendant tout l'examen. Surtout des garçons.
Les étudiants comme les professeurs vivaient dans une boule d'obscurité, d'incompréhension.
Je me souviens.



Je me souviens avoir dit à mes hommes : "C'est un malade."

Je me souviens avoir dit de ces féministes qui s'étaient mises à hurler qu'elles étaient dépassées. Jusque là, dans mon monde d'ingénieurs et de scientifiques, je n'avais jamais vu ni connu la moindre trace de sexisme. J'étais jeune.

Aujourd'hui encore, dans mon petit monde protégé, il y a au département de mathématique de mon Cégep autant de femmes que d'hommes. Mais je passe mes journées avec mes hommes de génie électrique. Ils me considèrent comme la fille du programme, me choient comme une princesse en m'intégrant à tous leurs projets.

"Veux-tu essayé notre robot contrôlé avec une télécommande de wii ?"
"Viens, je vais te montrer l'asservissement sur la machine à embouteiller. Tu vas mieux comprendre comment ça marche."
"As-tu déjà vu de la soudure fait au microscope ? Viens voir ça."
"C'est un "Sun Spot", ça va t'amuser, viens voir."
"J'ai essayé hier une recette de pâte, je te la donne, c'est vraiment bon."
"As-tu goûté au chocolat au thé vert ?"

Il n'y avait pas quoi capoter il y a presque 20 ans, n'est-ce pas, Madame Pedneault ?



Pourtant...

Quand je regarde les affiches qui déshabillent sans raison les filles et adodescendent les garçons, quand je vois les imbécillités des émissions les plus populaires qui ne sont basés que sur l'instantanéité, les sensations et le plaisir, quand je constate la banalisation de la pornographie, quand je regarde l'influence de tout cela sur mes étudiants, en particulier lorsque je regarde leurs photos sur Facebook, je regrette.

Je regrette d'avoir cru que nos mères et nos grandes soeurs avaient gagné.
Je regrette d'avoir gardé pour moi ce dégoût devant les vidéoclips de chattes en chaleur ou cette publicité débilitante du mec qui se prend pour un chat.
Je regrette qu'Hélène Pedneault soit décédée si tôt, elle qui savait se mettre en colère pour dénoncer tout cela.

Mais les regrets ne mènent nulle part.
Il faut agir.
Il faut surtout ne jamais laisser faire.
S'ingérer quand il le faut.
Mais pour cela, il nous faut des modèles. Des Stéphanie. Des Charles-Antoine.

On ne réalise pas toute l'influence que nous avons en tant que profs sur nos étudiants, il suffit parfois d'une simple remarque pour que tout change.

Souvent, la matière que nous enseignons n'est que prétexte à une éducation plus durable, plus globale. C'est à nous de veiller à cela, de nous assurer que le sexe, la couleur de la peau, la religion, l'orientation sexuelle, l'origine ethnique, la classe sociale ne nous empêchent jamais de voir et d'apprécier l'autre dans son essence. Car nés ailleurs, à un autre moment, nous aurions pu être cet autre. Quant aux gènes, c'est surtout un jeu de hasard auquel la majorité ou la tradition n'a pas à distinguer les gagnants des perdants. Nous sommes tout simplement tous différents et c'est nos différences qui font notre force comme collectivité.

3 commentaires:

Stéphanie Demers a dit...

Des Missmath au carré, pour nous montrer comme les femmes sont puissantes de leur intellect, de leurs compétences, de leur humanité

merci

Hortensia a dit...

Je me souviens aussi très bien du 6 décembre 89.
Mon amoureux de l'époque fréquentait l'U de M et il lui arrivait d'aller rejoindre un de ses potes à Polytechnique. J'avais eu peur pour lui avant d'apprendre que les victimes étaient toutes des femmes, ce qui m'avait littéralement foudroyée. Ensuite, l'amoureux était arrivé chez moi et nous avions pleuré ensemble en regardant les images irréelles à la télévision.
Justement, cette session-là, je suivais un cours sur l'écriture des femmes... Autant dire que, comme beaucoup de filles de ma génération, comme toi, c'est toute ma vision du monde qui a changé ce jour-là.

Quant à l'enfluence qu'on peut avoir sur nos étudiants, je suis tout à fait d'accord avec toi, il ne faut vraiment pas la sous-estimer...

Sylvain a dit...

Ex-cel-lent billet !

«Souvent, la matière que nous enseignons n'est que prétexte à une éducation plus durable, plus globale.»

Oh que ceci est vrai ! On peut détruire ou construire qqn - ou y contribuer fortement... sans jamais en savoir quoi que ce soit, zéro feedback, normal !

Marcel Leboeuf, qui s'adressait à des élèves très attentifs de 4-5 de mon école vendredi, dernière période (qui s'est terminée 1 minute après la cloche... un vendredi PM !!!), disait à peu près la même chose, dans ses mots à lui, avec ses expressions à lui, incluant parfois une tierce trop haut et 3 dB trop fort, mais quand même ;-)