vendredi 28 mai 2010

Tutorat en mathématique

Partager

La situation est tout à fait fascinante.

Présentons le parallèle :

Mon meilleur ami, un très riche ingénieur, s'est offert lorsqu'il était adolescent un cancer de la glande thyroïde. L'an dernier, lors d'une visite médicale de routine, son médecin découvre une masse étrange et lui demande d'aller faire des tests afin de connaître la nature de la chose. Il prend donc un rendez-vous d'urgence à l'hôpital, rendez-vous qu'il obtient trois mois plus tard. Entre temps, il capote et je capote encore plus. Trois mois, c'est long quand on a affaire à des fonctions exponentielles.

- Pourquoi tu n'irais pas au privé ? Sur leur site, la clinique qui n'est pas loin de chez toi dit que tu pourrais avoir ton rendez-vous cette semaine.

Être riche et malade, vous y penseriez, vous, aux cliniques privés ?


Revenons à nos moutons.

Connaissez-vous S.O.S. Études ? Il s'agit d'un service de soutien scolaire né en Outaouais et qui a désormais des succursales un peu partout au Québec, preuve de sa popularité. Des tuteurs, des enseignants, des orthopédagogues peuvent y aider les jeunes du primaire, secondaire collégial dans leurs études. Une espèce de clinique scolaire privée quand le système public de nos écoles ne fournit pas assez rapidement ou assez efficacement. Notre chère Marielle Potvin décrit bien dans une entrevue la frustration devant l'inefficacité qu'elle vivait dans la structure publique et pourquoi elle encourage les parents à consulter des spécialistes rapidement, jusqu'à consulter dans le secteur privé, pour régler le plus rapidement possible des problèmes d'apprentissage.

Encore faut-il en avoir les moyens...
Jessica Triser qui vient d'une famille modeste trainera donc plus longtemps que le riche Jean sa difficulté à distinguer les "b" des "d". À son école, l'orthopédagogeu est disponible pour 15 élèves les lundis seulement de 10 h 03 à 11 h 37.

Là où l'affaire devient encore plus inquiétante, c'est lorsque S.O.S. Études remplit pendant plusieurs fins de semaine de nombreuses classes pour, non pas faire de l'encadrement, mais préparer les jeunes du primaire à réussir les tests d'entrée des écoles privées ou des programmes contingentés (je pense entre autres au programme d'études internationales). On dit même que sans cette préparation les chances de réussir les tests d'entrée sont presque nulles. La formation générale de nos écoles ne seraient donc pas suffisantes pour donner accès aux programmes d'élites ?

Pauvre Jessica Triser qui ne vient pas d'une famille fortunée, elle n'a pas droit à cela...

En plus de S.O.S. Études, la demande de tuteurs, particulièrement en mathématique, dépasse largement la demande. Mes étudiants en éducation arrivent bien avant d'avoir obtenu leur diplôme et la permission d'enseigner à facilement remplir leurs agendas en tutorat (et en suppléance) et ils demandent et obtiennent facilement un tarif horaire qui dépasse celui que mon employeur m'offre malgré mes qualifications de plafonnée de l'échelle salariale lorsque je remplace un collègue. Et je peux affirmer qu'il existe des professeurs qui préfèrent accueillir des élèves, parfois 4 élèves à la fois, plusieurs soirs par semaine pour les encadrer plutôt que de faire des heures de bénévolat pour aider leurs propres classes. Les parents paient, parce que c'est de l'avenir de leurs enfants dont il est question, parce qu'ils voient bien que leurs enfants ne reçoivent pas l'encadrement ni le suivi nécessaire en classe et qu'il constate que l'enseignant ne chôme pas et arrive même à faire des miracles dans les 32,5 heures pour lesquelles il reçoit salaire.

Pauvre Jessica Triser qui ne vient pas d'une famille fortunée, elle n'a pas droit à cela...

Il n'en demeure pas moins que cette forte demande n'est pas normale. L'école devrait pouvoir avoir assez de ressource pour offrir tous les services efficacement, l'école devrait être gratuite et permettre à tous, Jessica Triser comprise, d'avoir les mêmes avantages. La réussite ne doit pas être que l'affaire des riches ou de ceux qui ont de parents prêts à faire de grands sacrifices pour payer des services privés à leurs enfants, mais l'affaire de tous. C'est une question d'équité et de justice sociale.

Et il devrait en être de même pour l'accès à un ordinateur et à Internet, pour l'accès aux musées et aux salles de spectacle...

Mais on n'en aura jamais les moyens !

Cela dépend. Et si on donnait à Jessica qui en profitera ce que Jean Nérien-Assiré et tous ses champions gaspillent ?

Après tout, contrairement aux urgences en santé, l'éducation n'est pas une question de vie ou de mort. C'est simplement une question d'avenir. Et dans notre société myope, l'avenir nous préoccupe que lorsqu'il est passé.

9 commentaires:

Future Prof a dit...

Je suis d'accord qu'il y a de grandes lacunes et que les élèves ont bien besoin d'aide, surtout les moins fortunés, qui justement, ne peuvent pas se permettre d'aller au privé.

Mon seul bémol est quand à la préparation aux examens d'entré des programmes contingentés et/ou écoles privées. Je crois qu'ils disent cela pour se faire de la publicité. Plusieurs de mes amis et moi-mêmes sommes rentrés dans ce genre de programme à examen d'entré sans aucunes préparations, ni même révision...

Je crois que ce genre de cours ne sert qu'à mettre de la pression aux élèves et faire paniquer les parents...

David D'Arrisso a dit...

L'excellent documentaire de M.-J. Cardinal, Les enfants du palmarès, montre très bien comment ces entreprises construisent sur les angoisses des parents (de classe moyenne) pour leur vendre des services dont leur(s) enfant(s) n'a(ont) pas nécessairement besoin.

Ces parents paient, à fort prix, ces entreprises pour faire évaluer le "niveau" de leur enfant. On leur répond, bien entendu, que leur enfant a d'importants retards (ce qui n'est pas toujours le cas) et que ce dernier ne pourra réussir les examens d'entrée de l'école (privée) de leur choix. On leur vend, encore une fois à fort prix, d'autres services éducatifs pour rattraper le "dit" retard à fort prix. Dans d'autres secteurs, on appellerait cela un "racket", mais bon quand c'est pour le "bien" des enfants...

Et c'est ainsi que se développe, de manière exponentielle, les entreprises de la shadow education, avec la bénédiction surprenante de certains groupes institutionnels.

David D'Arrisso a dit...

Bon je crois que j'ai un peu abusé de l'expression "à fort prix", désolé...

Cependant, il est intéressant de noter comment se développent ces merveilleuses entreprises...

Kumon , une entreprise de tutorat asiatique.

Sylvan , une entreprise de tutorat américaine.

Missmath a dit...

Vous avez certainement raison sur toute cette pression mise sur les parents hélicoptères qui veulent le meilleur du meilleur pour leurs enfants.

Je vais vous raconter une histoire vraie.

Weby un jour me demande si elle devrait "faire S.O.S. Études". Sa question m'a surprise, car elle n'est pas une élève en difficulté, ses enseignants ne soulignent non plus de lacunes importantes, ses notes sont correctes, je n'en vois donc pas la nécessité.

"Fiou, me dit-elle, je n'avais vraiment pas le goût de faire comme Sophie et de passer mes fins de semaine en classe."

Quelques semaines plus tard, je dois me rendre un samedi à mon bureau au Cégep. Je suis stupéfaite d'y voir des classes remplies de jeunes, puis, au bout du couloir, Sophie : "je fais S.O.S. études". Impensable qu'il y ait tant de jeunes en difficulté scolaire ou alors la réforme est vraiment un désastre.

Encore plus tard, Weby, la réformée, m'annonce qu'elle va essayer l'examen du P.E.I. À sa sortie, je lui demande comment ses impressions :

- Je n'ai pas eu le temps de finir la première partie, on m'a dit que ce n'était pas grave, mais on n'a jamais voulu que je la complète après. À l'école, quand on n'a pas le temps de finir une évaluation, on peut la compléter à la période suivante. Sinon, c'était amusant, il fallait voter pour la réponse comme aux élections.

Weby n'avait au primaire que connu des évaluations par projet ou des s.a.é. Cet examen était son premier examen à choix multiples évaluant uniquement les connaissances.

C'est là que j'ai appris l'utilité de S.O.S. Études qui entraine les jeunes à ce genre d'examens, comme certaines écoles entraînent leurs étudiants pour les concours mathématiques.

Supposons que le P.E.I, qui relève d'un organisme international, est un cas à part. Les autres programmes, les écoles privées, relèvent du M.E.L.S. et de son programme de formation. Comment se fait-il que leurs examens d'entrée gardent une forme traditionnelle déconnectée de la réalité du nouveau programme de formation ?

La réponse est simple et n'a rien à voir avec la réforme : il s'agit de tests de classement. On ne veut pas les élèves les plus compétents, on veut les N élèves les plus compétents et pour pouvoir classer les compétents entre eux, il faut quantifier.

Hélène a dit...

C'est bien triste et préoccupant de voir s'installer un système privé en parallèle pour suppléer au public. Le privé est une solution inéquitable socialement, tant en santé qu'en éducation. Mais que faire ? Autrefois, les math et sciences 536 étaient aussi exigeantes et bien peu d'élèves avaient recours à de l'aide (tuteur), aujourd'hui cela est quasiment la norme dans certains programmes enrichis. Niveau plus difficile ? Moins de temps de corrections en classe ?
Le prof en classe peut être bon mais en début d'année il a 100-150 élèves, il ne peut s'assurer que chacun ait compris, et ne peux vérifier si les devoirs de chacun répondent aux attentes. Combien de parents reçoivent le premier signe de difficulté au bulletin de novembre et décident alors de donner un coup de barre et d'offrir un support, non pas dans le seul but d'élever les notes mais dans le but de voir leur enfant heureux dans ses apprentissages et sentir qu'il comprenne. Comme parents nous avons à cœur le bonheur et la réussite de nos enfants, pas tant la note que son cheminement global. Or des résultats de 40% (maths et sciences) chez un étudiant de sec 5 qui a toujours cheminé sans aide nous ébranlent et forcent à chercher de l'aide. Et nous ne sommes pas des parents angoissés, ou ayant forcé des préparations en vue d'admission. Nos enfants ont été admis dans des programmes enrichis sans cours préparatoires. (hélicoptères ?, je ne crois pas, quoique nous ayons virevoltés vers d'innombrables arénas, gyms de basket et terrains de soccer).
Blague'cuicui a dit que te tutorat agissait comme des béquilles (en commentaire dans un précédent billet). Pourtant, quand l'enfant est en classe, en examen, il est seul, n'a pas l'appui du tuteur, il est autonome. Les échanges fructueux qu'il aura eu avec le tuteur lui servent d'assise, de repères. Il aura gagné une confiance en lui, il aura progressé dans sa capacité à résoudre des problèmes, grâce à une aide personnalisée. Le tuteur lui aura donné des stratégies, l'aura questionné sur le comment et le pourquoi de ses résolutions de problèmes. Que voulez-vous, nous avons l'exemple d'un enfant reconnaissant de voir arriver son tuteur pour faire des maths en dyade. Après quelques mois, il se maintenant sent à l'aise de cheminer seul, mais il aura ce soutien jusqu'à la fin de l'année. Au cégep, si besoin, il pourra compter sur ses amis et centre d'aide en math. (Un fils ainé y a eu recours à quelques reprises cette année au Cégep).
Je comprends toutefois vos appréhensions, l'aide pourrait devenir une béquille. Cela dépend comment cette aide est présentée.
À l'école publique secondaire, des cours sont offerts le samedi pour ceux qui veulent du support supplémentaire. C' est nouveau. Entre faire des maths seuls à la maison le weekend et être bloqués, plusieurs aimeront mieux faire des maths à l'école en petits groupes. Comment se fait-il qu'il y ait tant de demandes et que les cours offerts en classe laissent tant de jeunes en besoin d'aide extérieure ?

Missmath a dit...

Hélène, vous avez tout à fait raison. Le tuteur aide la plante à bien pousser. Quand la plante a "compris", on peut enlever le tuteur et elle poussera bien.

Ce qui a changé dans le nouveau programme de formation au secondaire en mathématique, ce n'est pas tant le contenu que le niveau de complexité des tâches pour juger du développement des compétences. Honnêtement, je ne sais pas comment les élèves qui n'ont pas d'intuition mathématique, qui ont du mal à faire des transferts de connaissance ou qui ont des difficultés langagières font pour réussir de telles situations d'analyse dans les conditions actuelles d'encadrement des élèves en classe.

Ah oui, ils prennent un tuteur !

Blagu'cuicui a dit...

Pour Hélène,

Je suis tout à fait d'accord que l'élève est seul devant sa copie en effet. Mais le soucis est autre part et je pensais pourtant avoir été clair sur ce pointm aisj e peux être plus explicite.

Vous écrivez "l'élève est seul devant sa copie" ou pour un examen. ET le problème est là! Non pas qu'il soit seul c'est que dans l'optique des parent le tuteur ne sert qu'à faire de la performance de note pour une examen. Alors, je vous demanderait juste de voir les choses sur du long terme et nous verront bien si d'ici quelques années, le tuteur aura vraiment servi. Il y a de très bon tuteur qui ne travaillent pas pour les examen justement mais certain ne serve qu'à faire du chiffre (non pas du salaire, rien à voir mais bien de la "note") et c'est ce que je disais sur mon schéma de la béquille.

Le problème est autre part que devant la feuille d'un examen car le travail de mathématiques en tout cas c'est sur du long terme qu'on devrait le voir et non pas sur une note dans un bulletin. ET c'est pourtant dans tout votre commentaire ce qui transpire et régorge "on voit sur le bulletin que", "à l'examen, il y a que", ...

C'est cette réflexion là qui est malsaine de mon point de vue lorsqu'on pense à mettre un tuteur. Une plante pousse très bien lorsqu'elle puise en elle même la force de faire grandir ses racines et j'écris bien le mot "racine" et non pas la fleur qui en sortira lors d'un examen (car la racine, on ne la verra pas justement parce que le boulot est ponctuel pour du ponctuel et cela que trop souvent).

Anonyme a dit...

"Après tout, contrairement aux urgences en santé, l'éducation n'est pas une question de vie ou de mort."

Pourtant, l'école est considérée comme un service essentiel au même titre que les services ambulanciers, par exemple, quand vient le temps de faire la grève et de revendiquer des conditions convenables d'enseignement. CONTRADICTION de la part de nos dirigeants...

Missmath a dit...

Une contradiction de plus !!!