vendredi 10 septembre 2010

Précaires : ne lisez pas ce billet

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J'ai une nouvelle collègue que j'adore.

Bon, je l'avoue d'emblée, nos nouveaux précaires sont beaux, engagés, ils collaborent, se côtoient les fins de semaine, s'échangent des conseils sur le magasinage de maison ou sur l'achat de tel électroménager.

On les a bien encadrés nos nouveaux. Enfin, "on" exclut la personne qui écrit. Le mentorat, ce n'est pas pour moi. Moi, j'ai toujours besoin d'un mentor et le seul qui arrive à encore me supporter a décidé de prendre sa retraite avant que je puisse prendre la mienne. Ces vieux qui nous abandonnent à nous-mêmes...

Nos nouveaux, donc, on leur a expliqué les rouages du métier, on les a observés en classe, on leur a donné des trucs et des suggestions, on a regardé leurs tests, leurs devoirs, leurs corrections, bref, nos mentors départementaux en ont fait des nouveaux rapidement consciencieux, compétents, précieux.

Ma nouvelle collègue que j'adore était bien fatiguée aujourd'hui. Je dirais même découragée. Elle donne un cours très exigeant qui fait en sorte que tous ceux qui le donnent ont une file d'attente digne des cliniques médicales sans rendez-vous. Pas de pause, pas le temps de faire pipi, pas le temps de manger. Le cours qui fait rêver d'avoir une porte secrète dans son bureau pour pouvoir se sauver sans être accosté par un élève qui a juste une petite question.

Une somme infinie de petites questions qui peut finir par nous remettre en question.

- J'ai fini de faire mon examen à une heure ce matin. Je ne fais que préparer mes cours tous les soirs. Je n'ai même pas encore eu le temps de faire le devoir dans mon autre cours, mais c'est pire que ça, je ne sais pas comment je vais faire pour trouver le temps de le corriger. Comment vais-je pouvoir y arriver quand j'aurai des enfants ?

Bon, je vous l'ai dit, je suis nulle comme mentor. Que voulez-vous que je réponde à ça ?
Attends de voir ce que ce sera quand on sera tenus d'évaluer pour vrai par compétences ?
Attends, tu n'as pas encore mis le doigt dans l'engrenage des TICE ?
Détrompe-toi, si tu penses que tes nouvelles préparations te serviront pendant des années, tu te trompes : les programmes changent, les cours changent, les élèves changent, les horaires changent, alors tu dois toujours t'adapter ?
Ou pire : quand tu réaliseras du matériel qui te plaira ou un plan de leçon dynamique et des activités engageantes pour les élèves, tu auras du mal à en faire moins après ?

- J'ai reçu une revue à laquelle était abonnée l'ancien propriétaire. J'y ai lu un article qui disait que si vous devez réduire vos entrainements ou votre sommeil à cause du travail vous êtes vraiment à risque d'avoir des problèmes cardiaques. Non, mais c'est quoi la solution pour s'en sortir ?

Je suis nulle comme mentor, je vous l'ai dit.

- La solution, c'est peut-être de faire une crise cardiaque, que je lui ai répondu.





Bof, la semaine prochaine je l'enlèverai à ses élèves pour lui présenter des collègues qui font le minimum du minimum, qui lisent leurs mêmes notes de cours depuis des années, qui donnent le minimum de travaux pour avoir le moins de correction possible et qui donnent des épreuves cadeaux pour éviter les plaintes et les question des élèves et qui vaquent à leurs activités personnelles (quand ils n'occupent pas un autre emploi) entre leurs cours et ce pour un meilleur salaire que le sien. Ça devrait la rassurer...

Un mauvais mentor, je vous dis.
Et loin de la retraite encore !!!

10 commentaires:

Prof Malgré Tout a dit...

Vous pouvez lui rappeler combien de semaine par année elle travaillera dans sa nouvelle profession.

Pour moi, d'être sans emploi durant 6 semaines chaque année, ça fait partie de l'équation. Au cégep, c'est combien? 12 semaines?

Pour ceux qui n'enseigne pas : Oui, sans emploi. Nous ne sommes pas payé l'été. Ceux qui reçoivent des chèques, c'est qu'on enlève un montant tout au long de l'année scolaire pour qu'ils aient du fric tout l'été.

tchuvak a dit...

Bien que je sois précaire, j'ai décidé de lire quand même...

Peut-être que vous les encadrez bien, mais que vous leur en mettez un peu trop sur les épaules?

À vous lire, l'enseignement est une corvée et un bon prof doit absolument avoir très mal pour gagner son ciel.

Les étudiants le voient bien que vous êtes dans le jus et que vous êtes exaspérés. Il est difficile de penser ils ne vous prendront en exemple et voudront suivre vos traces avec cette image projetée. Les mathématiques ont déjà assez mauvaise réputation qu'il ne faut pas laisser croire aux jeunes que les professeurs (qui supposément aiment les maths) n'aiment pas leur job. Une question de modèle pour la jeunesse.

Il existe un continuum entre l'esclavage et la fainéantise. Il y a des représentants de chaque catégorie dans mon entourage. Je crois l'avoir trouvé ma place dans mon cégep et ça ne fait même pas 2 ans que j'enseigne.

Gardez l'sourire!

Sonia Geffrier a dit...

Missmath a dit "Une somme infinie de petites questions".

Ça a comme un petit goût de série des inverses (qui diverge), cette remarque-là ;-)

Missmath a dit...

Lors de notre dernière assemblée syndicale, lors des discussions avant de se prononcer sur l'entente, une jeune prof que je ne connais pas a lancé un commentaire qui cachait une belle détresse : la réceptionniste de la Société de transport de notre ville gagnait son salaire, sans avoir sa spécialisation et sans jamais ramener de travail à la maison.

Ces remarques me font peur, car elles ne viennent pas de profs paresseux. Les profs paresseux se disent sous payés et sont outrés que le gouvernement ait inscrit dans la convention ce que le cahier sur la profession enseignante stipulait qu'ils faisaient, alors que c'en était d'autres, toujours les mêmes d'ailleurs, qui se tapaient toutes ces tâches non conventionnées. Ce qui me fait peur, ce sont les cris de manque de temps.

Car ces profs qui manquent de temps, tout ceux et celles que je connais, n'ont pas eu la sagesse que tu décris tchuvak et sont tombés du côté sombre de la force que l'on appelle la vocation. Ce sont des profs qui aiment leurs élèves, qui adorent les maths, qui sont passionnés par leur cours au point d'y passer leur journée á l'école, leurs soirées et leurs fins de semaine à préparer et corriger.

Du temps où j'étais jeune et jolie, comme il n'y avait pas de travail, tout le monde en bavait pour être les meilleurs possible et dénicher ou garder son emploi. On ne comptait pas nos heures, il fallait être meilleur que l'autre, simple question de survie. C'est ce qui a fait de nous de terribles parents hélicoptères prêts à tuer pour que nos enfants aient le meilleur.

Mais nos nouveaux ne s'accrochent pas à leur travail comme nous le faisions. Ils n'hésitent même pas à perdre leur priorité d'emploi en travaillant à temps partiel ou en prenant des sessions sabbatiques pour vivre des expériences ailleurs. Alors, comment les garder ?

Et je le répète pour que l'on me comprenne bien : ce n'est pas une question de salaire, c'est une question de tâche.

Mais Tchuvak a raison, il existe un continuum entre la paresse et l'esclavage et il faut en trouver l'équilibre. Et se discipliner pour y rester.

Difficile quand on aime faire de magnifiques décorations de gâteaux qui attirent tant de compliments de se contenter à ne présenter que des gâteaux sans finition... À moins qu'une crise cardiaque fasse assez peur pour convaincre que tous les amateurs que ces gâteaux sont des luxes dont on peut tous se passer.

Je retourne corriger...

Missmath a dit...

Il y a eu un joli reportage à Télé-Québec sur comment dans un quartier defavorisé de Montréal on arrivait à transformer des jeunes mal partis dans la vie en les impliquant dans un projet d'opéra à l'école. La somme d'énergie que de tels projets exigent est colossale et elle repose forcément sur le bénévolat de ceux qui les réalisent. Allez lire Prof malgré tout pour vous en convaincre (et en plus, il est papa de jeunes enfants).


Mais pour les directions, des projets ou des réalisations de ce genre sont-ils considérés comme rémunérés puisque faisant partie de la tâche ou bénévoles puisque dépassant largement le temps de travail ?

Que se passera-t-il avec ce genre de projets quand les gens décideront d'avoir également une vie ?

Anonyme a dit...

Personnellement, après avoir eu un "repos forcé" de 6 mois (problèmes cardiaques à 41 ans!), j'ai décidé d'abandonner une tâche que j'adorais pour en prendre une autre, beaucoup plus "légère" (et malheureusement moins passionnante). Mais il faut avouer que même avec une tâche réduite, je dois m'efforcer de respecter un horaire de travail censé.La tentation est forte d'en faire toujours plus: un projet à améliorer, des documents de mise à niveau pour mes élèves en retard, des activités en collaboration avec d'autres matières etc.
Mais je ne laisserai plus ma santé et ma famille partir dans le caniveau pour une job, aussi "trippante" soit-elle. Tchuvak a raison, il y a tout un dégradé de couleurs entre le blanc et le noir.
Et vous savez quoi? Malgré toutes ces "réductions" dans mon travail, je suis encore un bon prof!

tchuvak a dit...

«Ce sont des profs qui aiment leurs élèves, qui adorent les maths, qui sont passionnés par leur cours au point d'y passer leur journée á l'école, leurs soirées et leurs fins de semaine à préparer et corriger.»

Faites attention... on pourrait interpréter ce passage comme une critique: la vocation n'est pas une obligation à se martyriser et il ne faut pas tomber dans le cliché que les profs qui vivent sainement le stress et la pression le font au détriment des élèves. J'aime les maths. J'aime mes élèves. J'aime enseigner. C'est pour ces raisons que je fais tout en mon possible pour conserver ma santé mentale et physique afin de pouvoir continuer de faire cette job! La meilleure au monde (prof de cégep, dois-je préciser).

Je retourne corriger aussi ;)

Missmath a dit...

Ce n'est pas une critique.

On peut être un excellent prof en étant équilibré dans sa tâche et il faut veiller à garder cet équilibre, car il est facile de se laisser happer par la charge de travail.

J'ai une amie qui enseigne à temps partiel afin d'avoir le temps de bien donner ses cours. Elle donne par ailleurs toujours les mêmes, alors je vous laisse deviner la qualité de l'encadrement qu'elle offre à ses étudiants et la qualité des élèves qu'elle nous envoie.

Deux constats arrivent à donner un peu de temps à ceux qui en manquent :

1- Si vous passez vos nuits à préparer du beau matériel didactique, essayez un exercice à l'ancienne (écrit à la main) et constatez que les étudiants n'en voient pas tant que ça la différence.

2- Si, pour un cours donné, vous travaillez beaucoup plus que la somme du travail investi par tous les élèves de votre classe, c'est que la charge de travail n'est pas placé à la bonne place.

Sur ce, mes douze blancs d'oeuf doivent être à la bonne température pour être battus pour devenir un délicieux gâteau à l'orange. Et tant qu'à y être, aussi bien mettre du blanc au frais.

J'aime ça quand vous prenez soin de moi.

The Dude a dit...

J'arrive un peu sur le tard, mais je dois ajouter ceci : malgré tout, il fait un excellent temps pour être prof (précaire ou non).

Tous ces blogs de profs vraiment brillants et plein d'idées géniales qui pullulent sur le net forment une mine d'or d'idées, de conseils, de réflexions, de trucs à essayer en classe, à l'extérieur de la classe... Un de mes collègues pour qui j'ai beaucoup d'estime m'a dit : "Tu as de la chance d'avoir tout ce savoir, toute cette expérience à portée de main, sur-le-champ. Personnellement, ça m'a pris 20 ans. J'aurais bien aimé avoir ton âge et commencer avec tout ça (blogs, livres et autres sites internet). C'est une sacrée longueur d'avance."

Suffit maintenant de bien composer avec tout ça et, comme le mentionne Tchuvak, c'est possible.

Je changerais pas de job, je vous l'assure !

Missmath a dit...

Ça, c'est très vrai.
Et en plus, on a la chance de côtoyer toute la journée des jeunes qui veulent changer le monde et ça, ça n'a pas de prix.