mardi 12 août 2008

Vie de canard

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Être prof, c'est être comme un canard sur l'eau. Calme et majestueux en surface, mais pédalant sous l'eau.



Ma collègue Danielle m'a demandé de faire une présentation dans l'un de ses cours. C'est un cours qu'elle donne pour la première fois et comme je suis la seule à l'avoir donné jusqu'à présent (j'aime bien inaugurer les cours) et comme j'ai eu la dernière fois une façon un peu spéciale de présenter ce contenu, elle m'a demandé de le faire et j'ai accepté.

Évidemment, comme d'habitude, j'ai révisé le cours à la dernière minute. Évidemment, comme d'habitude, certains éléments ne m'ont pas plu et j'ai décidé de les changer. Quelques minutes avant le cours. En fait, il y a quelque chose qui me dérangeait vraiment, c'était de présenter aux étudiants le théorème initial sans en faire la démonstration. En fait, cette démonstration n'était pas faite parce qu'elle est un peu trop aride pour nos élèves, mais je me disais qu'il devait certainement y avoir une façon de la faire plus simplement.

Ce point me dérangeait tellement qu'il a occupé tout mon esprit et tout mon temps. Finalement, quelques minutes, que dis-je quelques secondes, avant la présentation j'écrivais un CQFD à une démonstration du théorème potentiellement assimilable en quelques minutes par des étudiants de niveau collégial. Hélas, il ne me restait plus de temps pour préparer le reste du cours, les heures de cours qu'il restait. Il faudra improviser. L'improvisation, ça va quand il s'agit de déverser son savoir dans le cerveau des étudiants, mais quand on veut qu'ils apprennent, il faut de la préparation, des activités d'apprentissage. Or, j'avais à peine le temps de me rendre au local de classe. Comme d'habitude, il ne me restait plus qu'à réciter la fable de la Cigale et la Fourmi.

J'ai couru vers la salle de cours emportant avec moi mes livres de référence, ma démonstration griffonnée sur quelques feuilles, les grandes lignes de la présentation jetées en regagnant la classe, un tas de feuilles gribouillées qui trainaient sur mon bureau et qui contenaient des traces de ma sueur cérébrale qui pourraient peut-être m'inspirer en classe.

Je suis entrée dans le local indiqué. Le cours est donné dans une espèce de petite chapelle sans religion. Plafond haut, bancs de bois, vitraux et une estrade sur laquelle on a placé une table, une chaise et un tableau noir. Le lieu est très beau, mais pas pour en faire une salle de classe. Coupure oblige, le Cégep occupe tout l'espace disponible.

Je n'aime pas monter sur une estrade pour donner un cours. Premièrement parce que je bouge trop et perdue dans mes pensées les probabilités que je me casse la gueule en tombant de l'estrade dépasse un (hi!hi!hi!) et deuxièmement, ça donne une impression d'autorité que je ne mérite pas. Comment voulez-vous que les étudiants soumettent leur solution quand vous régnez sur eux en maître absolu ? Certains de mes collègues méritent cette tribune. Pas moi. Trop souvent mes élèves ont eu des idées bien meilleures que les miennes pour résoudre des problèmes. Très très souvent. Combien de fois ai-je nommé une méthode de résolution du nom d'un élève ? Mes élèves d'algèbre de la dernière session connaissent tous la méthode de Catherine Ladouceur pour trouver l'équation de la droite intersection de deux plans. Bien sûr, Catherine n'a rien inventé, je n'ai simplement pas pensé à cette façon plus simple de résoudre un problème et elle a soumis l'idée en classe. Déjà, qu'elle y ait pensé mérite qu'on donne son nom à la méthode, même si cela ne passera pas à la postérité et qu'elle découvrira plus tard qu'elle a eu la même idée qu'un autre grand mathématicien. Il est cependant certain qu'elle n'aurait jamais osé énoncer sa méthode si j'avais été sur scène à présenter mon spectacle.

Mais là, pour cette présentation dans ce lieu étrange, je devais monter sur l'estrade. Pendant que les étudiants s'installaient pour ma messe, je sortais de mon sac tous mes livres, mes feuilles et, dans l'énervement, je n'ai pas retrouvé ma démonstration.

Je perds un peu de temps en expliquant pourquoi je donne le cours, je prends mon temps pour faire l'appel. Danielle entre en classe. Ayoye... elle verra très rapidement que je ne suis pas prête. Ça va mal.

Je commence à regret la présentation. J'énonce le théorème. Sur quoi porte exactement cette présentation ? Je ne m'en souviens même plus. Je commence la démonstation.

Soit S et T deux ensembles.

Je me souviens soudain que quand j'ai terminé la démonstration, j'ai réalisé que je n'avais pas besoin de l'ensemble T. Un seul ensemble suffisait. Il faudrait que je relise ma démonstration. Où est-elle ? Un prof qui suit ses notes de cours, ça ne fait pas sérieux. Il faut que je trouve un moyen de les consulter sans que ça paraisse. Juste le temps de relire la démonstration. Au moins le début.

Un cellulaire sonne et des élèves arrivent en retard. J'en profite pour badiner en fouillant dans mes papiers. J'espère simplement que la classe se mettra à discuter le temps de trouver une bouée de sauvetage.

Je me souviens que "1" est l'élément commun aux deux ensembles. Pourquoi ? Parce qu'il est l'inverse ? Parce qu'il est un diviseur commun ? C'est pareil, non ? Sur quoi porte donc ce théorème déjà ? Quel est le thème de ma présentation ? Ces étudiants sont dans quel programme exactement ? Je ne sais pas la fin du cours, je ne me souviens plus de la démonstration, je ne sais plus rien, j'ai l'air totalement ridicule sur mon estrade, devant cette classe, devant cette collègue que je respecte énormément, j'aimerais que l'alarme de feu sonne pour me donner du temps, juste pour être prête un minimum. Ce stress est tellement insupportable qu'il n'en faut pas plus pour que je me réveille.

Quand les cauchemars commencent, c'est que les vacances finissent.

8 commentaires:

Guy Marion a dit...

Elles sont "vachement" courtes , les vacances au Québec , dis-donc !
Je n'ai pas encore vidé mon cartable ni repeint les volets et vous faites déjà des cauchemars de rentrée ?
Oh là là là là là là !

Missmath a dit...

On se bat pour garder notre langue française, mais on devrait également nous battre pour avoir le "mode vacances" français ! Le plus terrible, c'est que nous, les profs, sommes choyés puisque plusieurs n'ont que deux petites semaines de vacances.

Je ne vous raconte pas la petite demie heure prévue aux horaires entre 11 h et 14 h pour manger, des cours sur l'heure du midi et le mot "pont" qui n'est utilisé que pour les routes et même là, nos ponts ont tendance à s'écrouler.

Mais bon, on ne peut pas tout avoir !

Calliopé a dit...

HAHA, j'allais justement écrire : quel cauchemar !!

Une Peste! a dit...

Ouf!

J'ai cru que ..

Dis, c'est vrai que cela ne fait pas sérieux une prof avec ses notes de cours? J'avoue, je traine toujours mon cartable pour donner les miens. Je ne le regarde pas nécessairement; seulement lorsque je veux être sûre de donner mes "points" dans l'ordre.

Missmath a dit...

Non, non, ce qui n'est pas sérieux, c'est le prof qui retranscrit au tableau d'une main les notes de cours qu'il tient dans son autre main.

Nick a dit...

J'ai eu un prof comme ça au secondaire... menfin... tous mes profs au secondaire retranscrivaient leurs notes au tableau mot par mot. Et nous, on copiait mot par mot, et dans l'examen on écrivait les réponses mot par mot, on faisait une bonne équipe, mais si on demandait ce qu'on avait appris, personne en était vraiment sûr.

AH le bon vieux temps d'il y a 3 ans!

Profdeplus a dit...

Tranche de vie : Les cours d’été viennent de se terminer et ça ne fait même pas une semaine encore que j’ai remis mes notes. Je me suis réveillé en sueur il y a deux jours : j’ai rêvé que l’école me convoquait pour une grave erreur que j’avais commise dans ma remise de notes. Toutes mes corrections étaient fausses, plein d’erreurs de mathématique, plein d’erreurs dans la sommation de mes notes et plus des trois quarts de mes élèves qui échouaient leur cours…

Hortensia a dit...

Je commençais à être stresssée de te lire. Fiou! Je compatis, je suis abonnées aux cauchemars de la rentrée (voir mes billets du 26 janvier 2007 et du 18 janvier 2008). Cette session, ils n'ont pas encore fait leur apparition.