mardi 26 février 2008

Autopsie d'un cours mortel

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Le coroner est arrivé jeudi dernier. Le décès est survenu suite à un violent vent magistral sur les données construites, lorsqu'il a été demandé aux patients de faire un exercice. Le coeur n'a pas tenu.

Depuis le début de la session déjà, on avait aperçu des signes de faiblesse. L'hétérogénéité du groupe n'aide pas à faire passer le "motton". Ceux qui ont un peu de logique et de gros bon sens s'ennuient. Les autres se tirent les cheveux. Les monosyllabiques et les cerveaux en mode alpha ont la bouche ouverte, la bave dans le coin et, les yeux égarés qui supplient "Zu schön für unsere Ohren und gewaltig viel Noten, lieber Mozart".

Après cette théorie, étayée d'exemples intéressants
(Savez-vous qu'au Zimbabwé l'inflation a dépassé les 100000 % ? Savez-vous que le taux de grossesse chez les jeunes de moins de 17 ans est passé de 3 % en 1992 à 1,8 % en 2006 ?)
un exercice simple est proposé. Il s'agit de comparer divers performances de Amanda Overland. La collaboration est permise. Le calme règne, la concentration semble réelle. Après 20 minutes, vérification de la situation.

Avez-vous terminé la première partie de l'exercice ?
Non.
Avez-vous terminé les 3 premières questions ?
Non.


Mort.

Causes du décès.

1. Les étudiants : Facile de leur jeter la pierre, c'est ce que l'on fait depuis des siècles ! Ça ne les intéresse pas. Mais est-ce parce qu'ils ne sont pas intéressés ou parce que ce n'est pas intéressant pour eux ?

2. Contenu du cours : Attention : Risques de somnolence, peut provoquer des nausées.

3. Le prof : Potentiellement dangereuse, à mettre sous haute surveillance. A très peu d'affinité avec les élèves de ce cours, trouve les proportions, les taux, les indices et les variations totalement ennuyants et préfère dormir à 8 heures le matin que d'être en classe.

Verdict : Le prof est coupable.

Peine : Ressusciter le cours en le rendant intéressant, au moins suffisamment pour que les étudiants apprennent et réussissent.

Après trois jours de réflexion (vive les fins de semaine), est née une idée d'activité d'apprentissage. Des heures de préparation dimanche. Le cours a été mieux accueilli.


_____________________ Fin américaine _____________________


Mais l'histoire ne s'arrête pas là. C'est loin d'être gagné. S'il y a eu un souffle de vie dans le cours, le respirateur artificiel est toujours nécessaire, le cours mérite les soins intensifs. Que faire ?


Postulat 1 : Les groupes se suivent, mais ne se ressemblent pas.

Ainsi, des activités préparées pour un groupe avec telle dynamique ne fonctionneront pas forcément dans un autre groupe.

Postulat 2 : Il y a un temps pour chaque chose.

Un cours de 8 à 10 ne ressemble pas à un cours donné de 11 h à 13 heures, pas plus qu'à un cours donné de 16 h à 18 h.

Postulat 3 : Pour être significatives et signifiantes, les statistiques présentées en classe doivent être réelles et actuelles.

Désolée, mais le dollar canadien vaut aujourd'hui plus que le dollar américain et les francs français n'existent plus depuis longtemps. En Outaouais, les Libanais ont pris la place des Portugais comme plus grande communauté culturelle.

Additionnez ces trois postulats et vous obtiendrez la transformation d'un prof de statistique en Sisyphe. Dès qu'une activité semble arriver au sommet de sa préparation, le voilà condamné à recommencer à la préparer.

Mais n'est-ce pas là le travail d'un enseignant ?

Bien sûr, comme l'osso bucco, certaines activités d'apprentissage sont encore meilleures lorsque réchaufées. Mais certaines activités fonctionnent moins bien, d'autres ne fonctionnent pas du tout. Trouver des activités demandent du temps, de la créativité et, j'oserai, de l'expérience. (Ben quoi, il faut bien que ça serve à quelque chose de vieillir !)

Je ne suis pas certaine que la formation des maîtres souligne l'importance de la créativité et la nécessité d'innover. J'irai même plus loin en affirmant que si certaines directions apprécient l'innovation, elles sont très rares celles qui l'encouragent concrètement.

J'ai présenté à mes étudiants en enseignement des mathématiques au secondaire un de ces vidéos sur l'éducation 2.0. Je termine ce billet en citant la réaction de l'une des finissantes de ce programme :

Cela me fait tout de même un peu peur, puisque je trouve difficile de percevoir l'enseignement d'une autre façon que celle dont on m'a enseigné et qui semble devoir être si différente.

5 commentaires:

Sylvain a dit...

Le dernier commentaire de l'étudiante me fait démarrer un début d'explication sur pourquoi tant de jeunes enseignants sont si "vieux" en commençant...

Hortensia a dit...

Trop drôle ce billet!
Et comme tes postulats sont justes.
C'est fou comme on a parfois tendance à penser que "notre" matière est plus mal reçue que les autres, mais on se rend compte que c'est à peu près la même chose dans tous les cours (peut-être un peu moins vrai pour les cours de concentration).
Comme bien des profs de cégep, je n'ai pas de formation en enseignement (j'ai appris sur le tas), mais je pense aussi qu'on devrait préparer les futurs profs à la nécessité de se renouveler sans cesse. De toute façon, elle finit par s'imposer d'elle-même. Je dépérirais d'ennui si je faisais toujours la même chose, si j'enseignais toujours les mêmes oeuvres. Alors, j'essaie, je cherche, je tâtonne et je me lance! Parfois ça marche, parfois pas pantoute. Une activité préparée à la dernière minute peut aussi bien avoir un succès fou alors que l'autre, planifiée de longue date est un cuisant échec. C'est le défi que nous avons à relever quotidiennement: faire passer le plus agréablement possible la matière.
Bonne chance avec ton groupe en soins intensifs... :-)

Stéphanie Demers a dit...

J'ai ri et j'ai pleuré (à la fin, surtout). L'idée qu'on fait ça planif la première année et qu'on se repose les autres 25 est malheureusement appliquée dans trop de cas.

"Vous n'êtes limitées que par votre imagination" que je dis toujours à mes étudiants au bac. Pourtant, ils n'en manquent pas quand ils sont à la formation. C'est une fois dans les écoles que ça fait mal et qu'ils étouffent et deviennent vieux. à preuve, certains étudaints ont vécu des stages 3 où leurs interventions en calsse étaient limitées à corriger les exercices dans le cahier d'activité.

Comme le disait une étudiante dernièrement : "Il faut que ça arrête quelque part et ce sera nous... on va mettre nos culottes et on va s'habituer à ne pas être populaires auprès de tous nos collègues ! Mais au moins on va savoir qu'on agit dans l'intérêt des élèves et d'une meilleure société et que ne trahit pas nos idéaux pédagogiques"

Missmath a dit...

Sylvain : Tu ne peux même pas t'imaginer à quel point certains jeunes futurs enseignants sont vieux. Mais il y a pire. Heureusement, il y a mieux également, mais trop peu, mais il y a de l'espoir (voir Stéphanie).

Hortensia : Une belette blasée, c'est terrible, imagine une classe ! Le prochain billet est pour toi.

Stéphanie : La première fois que l'on s'est rencontré, tu te souviens, ça n'a pas été long qu'on a discuté de la formation offerte en éducation et j'ai été soufflée par tes propos. Maintenant, je fais des incantations, je récite des mantras et j'allume des lampions pour que TOUS les étudiants en enseignement des mathématiques au secondaire passent au moins une session dans tes cours.

Stéphanie Demers a dit...

Attention à ce que tu leur souhaites ;-)

Il arrive parfois que les jeunes vieux enseignants s'insurgent, malgré tous mes efforts, et réclament que je les évalue avec des "examens de par-coeur, comme dans le vrai monde" plutôt que via des réflexions et des situations d'évaluation qui exigent que l'on réfléchisse...

aux armes, pédagogues, aux armes !